Le 1er mai 2012 s’annonce chaud. Les centrales syndicales campent toujours sur leurs cahiers revendicatifs (augmentation des salaires, amélioration du pouvoir d’achat des salariés et des fonctionnaires, protection sociale et couverture médicale généralisées…
De son côté, l’organisation patronale, la CGEM, qui semble avoir franchi une étape déterminante en matière de médiation sociale, demeure inquiète face aux exigences des syndicalistes et à la détérioration du climat social. Le président de la commission «Emploi et affaires sociales», Jamal Bellahrach, dit attendre de grands signaux de la part du gouvernement pour réussir un « sommet social ». Il s’agit là d’une « opportunité pour les syndicats pour changer l’image qu’ils ont des entreprises et les patrons leur vision des syndicats. Notre démocratie politique n’aura de sens que si la démocratie sociale est son socle ».
Dialogue social tripartite ou direct avec les syndicats, que choisir ? Il n’y a pas de choix à faire. Il y a une paix sociale à retrouver dans nos entreprises et pour ce faire nous devons dialoguer directement avec les syndicats au quotidien. La CGEM a innové et installé la confiance avec les partenaires sociaux : c’est tout simplement historique. On peut se parler, discuter sans être d’accord sur tout, mais on doit l’être sur l’essentiel. La situation du pays l’exige aujourd’hui. Cela n’empêchera qu’une réunion de coordination annuelle avec L’Etat puisse avoir lieu pour accorder nos violons sur les sujets stratégiques qui auront été validés entre les partenaires sociaux et la CGEM. J’insiste sur le fait que les problèmes de la fonction publique à plusieurs égards n’ont pas de rapport avec le privé. C’est pourquoi la distinction entre les deux est nécessaire pour davantage d’efficacité.
Quels résultats jusqu’à maintenant ? D’abord, le fil de la communication et de l’écoute est établi de manière permanente. Ensuite, nous avons mis en place avec les syndicats un accord sur la médiation pour anticiper les grèves et les conflits en général. Et enfin, nous avons initiés les rounds sociaux pour installer un dialogue sur les sujets qui préoccupent les entreprises et les syndicats. Notre objectif est de mettre en place une convention triennale avec les syndicats avec un agenda social précis. Des commissions mixtes vont travailler sur les propositions qui serviront de base pour la négociation entre la CGEM et nos partenaires sociaux.
C’est ce que vous appeler la démocratie sociale ? Effectivement, il est important d’asseoir notre démocratie politique avec cette dimension sociale ou les corps intermédiaires jouent pleinement leur rôle. Nous sommes dans la bonne séquence. C’est une opportunité pour les syndicats pour changer l’image qu’ils ont des entreprises et les patrons leur vision des syndicats. Notre démocratie politique n’aura de sens que si la démocratie sociale est son socle.
Que faites-vous des entreprises qui sont dans l’informel ? Justement, c’est le meilleur moyen d’inverser la tendance à condition que l’Etat fasse son travail et durcisse le contrôle pour les uns, et accompagne ceux qui veulent rentrer dans le formel. Les salariés souffrent d’abord dans l’économie informelle. Les syndicats et l’Etat ont une responsabilité dans cette problématique. Je rappelle que la première victime de l’informel, c’est l‘entreprise structurée.
Qu’en est-il du climat social à l’aube du 1er mai ? Je voudrais rappeler que les conflits ont pratiquement doublé en 2011. Certes, il y a une composante « Printemps arabe », mais notre économie a perdu des milliers de jours de travail et donc les salariés de la rémunération. Cela veut dire que l’ambiance n’est pas au beau fixe et que souvent c’est l’anarchie qui règne dans certains secteurs ou régions. Le citoyen marocain est pris en otage et cela n’est pas acceptable. Le service minimum doit être garanti par la loi. Le dialogue doit être privilégié sur le conflit immédiat. C’est pourquoi il faut réglementer le droit de grève en urgence.
Les syndicats considèrent que ce n’est pas une urgence ! D’abord, ce n’est pas tous les syndicats qui disent cela. Je voudrais saisir l’occasion pour dire que le patronat ne remet pas en cause le droit de grève mais que l’exercice de ce droit doit être organisé pour éviter l’anarchie et les pertes de points de croissance. Réglementer la grève c’est une chance pour les syndicats car cela va légitime leur présence dans les entreprises et par conséquent augmenter leur présence. Seul un syndicat représentatif, organisé et professionnel doit pouvoir déclencher une grève dans un cadre qui doit être fixé et assurer aussi la liberté de travailler. D’autre part, réglementer la grève, c’est redonner confiance aux investisseurs dont notre pays a cruellement besoin.
Que ferez-vous si vous n’arrivez pas à convaincre les syndicats ? D’abord, nous allons tout faire pour les convaincre et si nous n’y arrivons pas, nous demanderons l’arbitrage de l’Etat et du législateur. La démocratie, c’est aussi cela. Il faudra un courage politique. Il faut également rappeler que la légitimité populaire de ce gouvernement devra servir à quelque chose.
Vous avez appelé à un sommet social, où en êtes vous ? A dire vrai, nulle part. Je suis en train de mesurer de plus en plus que le privé ne fonctionne pas à la même vitesse que le public. Nous avons sollicité toutes les parties prenantes du gouvernement et à ce jour pas de réaction. En revanche, ma grande satisfaction est que la majorité des syndicats ont adhéré immédiatement à ce projet. Je rappelle que nous sommes dans une séquence historique pour notre pays. Si nous ne remettons pas à plat l’ensemble des problématiques et des enjeux, nous ne pourrons pas bâtir un modèle social qui soit digne de ce nom et qui garantisse à chaque Marocain et chaque Marocaine l’équité devant la vie.
Justement, qu’en est il des enjeux à votre avis ? L’enjeu majeur est de trouver un cadre pour construire un modèle social qui permette à chaque individu de trouver sa place indépendamment de ses origines sociales ou économiques. Pour cela, nous devrons poser sur la table les dossiers de l’éducation, de la formation, de la santé, de la protection sociale et de la justice. Et en parallèle, aborder la compétitivité de l’entreprise qui elle seule, je le rappelle, crée la richesse permettant à l’Etat de vivre et de financer le modèle, et là le débat doit être ouvert d’urgence. Le temps économique n’est pas le temps politique. Il y a une urgence : promouvoir l’entreprise et les entrepreneurs, leur faciliter l’acte d’investir et non le freiner. Une révolution culturelle dans le champ de l’économie est à faire. L’urgence d’un changement de paradigme se fait jour.
Est-ce que le gouvernement est dans cette voie ? Je souris à votre question, car je n’arrive pas à y trouver de réponse. A ce jour, je n’ai vu aucun geste ou action qui dessine un semblant de projet économique global et surtout cohérent. Il faut espérer que cela arrive car les attentes sur les vrais sujets du pays sont grandes. Je me permets de rappeler que les colères des Marocains concernent l’emploi, la formation, la dignité et l’équité face à la participation dans la société… C’est ce que j’ai compris à titre personnel, mais je peux me tromper.
Que peut faire le patronat pour contribuer au développement économique de notre pays ? D’abord, assumer son rôle qui est de défendre les entreprises et les entrepreneurs sans délaisser sa responsabilité sociale. Ensuite, créer un dialogue permanent avec les partenaires sociaux pour installer la paix sociale et enfin mettre l’Etat devant ses responsabilités régaliennes comme l’éducation, la formation, la santé et la justice. Le reste, un entrepreneur sait prendre des risques pour investir et générer de la croissance pour crée des emplois. Pour cela, il doit être en confiance ; c’est simple, mais dans notre contexte c’est un travail de tous les jours pour arracher cette confiance. Un chef d’entreprise au Maroc est coupable par défaut. Il faut que cela change.
Vous semblez être pessimiste ? Non, je suis en colère parce que nous perdons du temps alors que nous avons tous les moyens pour réussir. Je sens que nous sommes en train de rater une occasion qui peut-être ne se représentera pas en matière de dynamique. C’est Confucius qui disait « Celui dont la pensée ne va pas loin verra les ennuis de près». Cela signifie que si nous ne mettons pas en perspective un vrai projet à long terme, pour notre pays, nous risquons de décevoir nos concitoyens et nous en porterons la responsabilité devant l’histoire.
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