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Actualités
Écrit par Mohamed Nait Youssef   

Secteur des arts plastiques au Maroc

Qu’en est-il du secteur des arts plastiques au Maroc aujourd’hui ? Que pèse son marché ? La lutte contre son faux, le règlement de ses ventes aux enchères, ainsi que son budget ? Qui profite de ses retombées ?  Ce sont ainsi des questions et  bien d’autres que nous avons posées dans ce dossier à un parterre de connaisseurs en la matière pour rapprocher l’image au lecteur de l’état des lieux de ce secteur.

Le président de la Fondation Nationale des Musées, Mehdi Quotbi, estime que  le marché de l’art se porte de mieux en mieux. De plus en plus d’artistes de qualité vivent aujourd’hui de leur art. «Le rôle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI est d’ailleurs à souligner incontestablement. Etant lui-même un grand amateur d’art et un collectionneur, il a mis la lumière sur la création marocaine qu’il a fortement soutenue.  De plus en plus de collectionneurs s’intéressent également à l’art et des fondations, galeries et autres maisons aux enchères contribuent à son rayonnement. » En outre,  la baisse de la TVA sur les œuvres d’art à 10% (cf. Loi de Finance 2015) pour laquelle la fondation a œuvrée, avec l’aide du Ministère des Finances, va également redonner un coup d’accélérateur au marché. Quant au  ministre de la culture, Mohamed Amine Sbihi, «il serait hasardeux d’avancer une estimation du chiffre d’affaire du secteur mais il est loin d’être négligeable. » Concernant la fiscalité sur les œuvres d’art, elle est depuis 2015 relativement modérée : une TVA à 20% sur l’intermédiation et 10% à l’import. Néanmoins, si on veut que le Maroc devienne une véritable plateforme de l’art et soit en mesure de capter en particulier l’important du marché de l’art africain, on devrait tendre vers une fiscalité plus faible pour être concurrentiel, poursuit il. «Tout cela exige la mise en place d’une véritable économie de la culture au Maroc, avec une politique à  moyen terme. C’est ce à quoi  nous travaillons au ministère de la culture. Nous ne travaillons pas seulement au niveau de l’art plastique et visuel, mais également au niveau de l’industrie de la musique, l’édition et le livre, et le théâtre, pour le renforcement et le développement de nos industries culturelles et créatives ».  De son coté, Abdelatif Zine, président fondateur du Syndicat marocain des artistes plasticiens professionnels, président de l’ANAP (Association Nationale des Arts Plastiques) et expert assermenté auprès des tribunaux pour les beaux arts, nous confie que le défis majeur auquel fait face actuellement l’art plastique marocain se résume dans la réécriture de son histoire, notamment dans son contexte et avec les atouts scientifiques. Pour ce qui est de la lutte contre le faux et vu le nombre des experts assermentés auprès des tribunaux estimé à 4, l’expertise n’est pas faible à 100%.» Pour ce qui est du chiffe d’affaire de ce secteur, le fondateur de la Compagnie Marocaine des Œuvres et Objets d'Art (CMOOA), première maison de ventes aux enchères au Maroc, Hicham Daoudi, nous indique que « tout acteur confondu de ce secteur doit produire, entre les 6 intervenants de la place, pratiquement 100 millions de dirhams de vente annuelle ; ce qui reste très faible, car nous vendons essentiellement ce qui existe au Maroc sans nous ouvrir sur ce qui existe à l’étranger comme formes d’art ou autres objets». L’ambassadeur de la « Mondial art académie au Maroc », président de l'Association La Pensée plastique (Rabat) et vice-président du Syndicat marocain des artistes plasticiens professionnels, Mohammed Mansouri Idrissi, précise que l’absence «de lois fermes qui régularisent le  marché de l’art, donne lieu à l’anarchie et à la spéculation d’ordre publicitaire  et souvent mensongère». De même, il souligne le rôle de la critique d’art et son développement pour évaluer et promouvoir les œuvres authentiques et de qualité. Pour les ventes, confie-t-il, elles doivent respecter les règles de   l’intermédiation et de la commercialisation, tout en fixant  la cote des artistes d’ici et d’ailleurs, dans un esprit de transparence et de fiabilité, loin de trucage et de magouille».

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Abderrahmane Rahoule, directeur de l’Ecole Supérieure

des Beaux Arts de Casablanca

«Le marché  de l’art n’est pas tout à fait clair»

Abderrahmane Rahoule, directeur de l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de Casablanca, estimes que l'art au Maroc est sur les bons rails, notamment avec la nouvelle relève qui peut assurer un avenir prometteur à la peinture marocaine. Quant au marché de l’art, il  voit il n’est pas tout à fait clair. Car, selon lui,  ce marché a été créé par des gens qui ont voulu faire des ventes aux enchères pour donner une valeur à la peinture marocaine. Mais malheureusement les gens ont tout perdu parce que dans ces ventes on voit souvent des faux tableaux. Les détails.

Al Bayane : Quel regard portez-vous sur les arts plastiques au Maroc ?

Abderrahmane Rahoule : L’art au Maroc se porte très bien. Aujourd’hui nous avons des jeunes artistes de haut niveau. En effet, je crois que ces jeunes talents  assurent la relève de la peinture au Maroc. Dans ce cadre, il faudrait remercier le ministère  de la culture parce qu’ ils ont fait un effort considérable en matière  du soutien  des artistes, notamment les talents en herbe qui ont des projets artistiques à réaliser, ainsi que l’aide apporte aux  galeries dans le but  d’exposer les jeunes artistes et de moins jeunes afin de les faire connaitre. Je crois que c’est une première dans l’histoire de la culture au Maroc d’avoir un soutien aux arts plastiques, le cinéma, le théâtre… c’est une bonne chose.  Je pense également que ça donne une confiance aux artistes pour qu’ils puissent continuer à travailler. De plus, notre Roi, avec l’ouverture du musée, a mis en valeur les arts plastiques au Maroc ainsi que nos artistes marocains.

A ton avis, que pèse le marché de l’art marocain aujourd’hui ?

Je crois qu’il y a un marché  de l’art mais il n’est pas tout à fait clair. Car ce marché a été créé par des gens qui ont voulu faire des ventes aux enchères pour donner une valeur à la peinture marocaine. Mais malheureusement les gens ont tout perdu parce que dans ces ventes  on voit souvent des faux tableaux, et ça a bloqué un peu les gens d’acquérir des œuvres  des artistes décédés et qu’ils ont pris ces valeurs d’autres artistes. J’espère qu’un jour le ministère concerné  peut faire un effort pour contrôler un peu ce domaine des  ventes aux  enchères et dans les galeries en principe.

Comment peut-on lutter contre le faux ?

En fait, on ne peut pas parce que le faux est une histoire un peu mondiale.  Partout dans le monde il y a le  faux. Chez nous, malheureusement, on n’a par des experts dans ce domaine et  la majorité ce sont des  gens qui veulent faire de  la peinture et ne veulent pas se lancer dans la critique ou bien des choses qui peuvent concernées l’art. J’espère un jour qu’on aura des experts  spécialisés dans le domaine des ventes pour donner confiance aux gens afin de continuer à acheter la peinture marocaine.

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Mohammed Mansouri Idrissi, ambassadeur

de  la « Mondial art académie au Maroc»

«On n’a pas de lois fermes qui régularisent le  marché de l’art»

L’ambassadeur de la «Mondial art académie au Maroc», président de l'Association La Pensée plastique (Rabat) et vice-président du Syndicat marocain des artistes plasticiens professionnels, Mohammed Mansouri Idrissi, confirme que l’absence «de lois fermes qui régularisent le  marché de l’art, donne lieu à l’anarchie et à la spéculation d’ordre publicitaire  et souvent mensongère». Par ailleurs, il souligne le rôle de la critique d’art et son développement pour évaluer et promouvoir les œuvres authentiques et de qualité. Pour les ventes, elles doivent respecter les règles de l’intermédiation et de la commercialisation, tout en fixant  la cote des artistes d’ici et d’ailleurs dans un esprit de transparence et de fiabilité loin de trucage et de magouille.

Al Bayane : En tant qu'artiste peintre,  quel regard portez-vous sur le marché de l'art marocain?

Mohammed Mansouri Idrissi : Après quelques décennies de pratique continue et diversifiée, le  marché de l’art marocain  commence à s’affirmer à travers certains travaux et tendances. Une certaine identité d’expression picturale, bien considérée à l’échelle nationale et  internationale prend forme. Cependant, c’est le développement de la critique d’art (et « l’abolition » de la complaisance) qui permettra plus un jour de remettre chaque chose et chaque niveau à sa place. Présenter ou étudier le travail d’un artiste ayant un authentique parcours ne se confond pas avec la formule de présentation et d’encouragement d’un autre qui cherche -à peine- sa voie. La même lucidité de considération s’appliquerait à quelques galeries et à quelques salles de ventes aux enchères, pour nuancer entre travail professionnel (avec ses intérêts mérités) et «marketing d’esprit mercantile», ne distinguant pas la spécificité du produit d’art, ni l’identité spécifiée de l’authentique artiste, qui ne passerait pas nécessairement par des liens de familles (ou de lobbies !..). Et puisque les mentalités  du féodalisme  et d’arrivisme n’initient pas leur propre changement, il serait bien utile que la «culture de la démocratie» soit appliquée et expliquée -particulièrement- dans le domaine de l’art. Il faudrait aussi que les penseurs, les esthètes et les écrivains journalistes au Maroc se mêlent plus (en toute responsabilité) de ce que nous prétendons présenter comme «Art», pour voir s’il en est ainsi, pour ne pas le laisser aux jugements des «actionnaires» ou spéculateurs.  Malheureusement, on n’a pas de lois fermes qui régularisent le  marché de l’art ;  ce qui donne lieu à l’anarchie et à la spéculation d’ordre publicitaire  et souvent mensongère.

Qui tire profit davantage des ventes aux enchères ?

Les ventes aux enchères dans le monde entier contribuent à la promotion et au développement des arts plastiques sans prétextes tendancieux. C’est la circulation de la création artistique qui tire profit  à condition que  ces ventes respectent les règles de l’intermédiation et de la commercialisation. C’est une plate forme incontournable pour fixer la cote des artistes d’ici et d’ailleurs dans un esprit de transparence et de fiabilité loin de trucage et de magouille.

Avez-vous une idée sur le chiffre d'affaire de ce secteur ?

Ce qui compte pour moi ce n’est pas le chiffre d’affaire qui relève d’une valeur monétaire. C’est la qualité créative de notre pratique plastique qui m’intéresse  en tant qu’artiste peintre.  Je suis convaincu que notre enjeu est qualitatif et non quantitatif. Il est temps de revaloriser notre identité nationale  dans toutes ses composantes  pour assurer l’authenticité et  atteindre  l’universalisme. Au lieu de parler de chiffre d’affaire, il faut plutôt penser à mettre en place un observatoire  artistique qui  aura pour mission de mesurer  l’impact de la création sur les citoyens et  évaluer ainsi  son rôle dans le développement humain durable.

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Abdelatif Zine, président du SMAPP

«Il faut réécrire l’histoire de la peinture marocaine»

Le président fondateur du Syndicat marocain des artistes plasticiens professionnels, président de l’ANAP (Association Nationale des Arts Plastiques) et expert assermenté auprès des tribunaux pour les beaux arts, Abdelatif Zine, nous confie que le défi majeur auquel fait face actuellement l’art plastique marocain, c’est la réécriture de son histoire, notamment dans son contexte et avec des atouts scientifiques. Pour ce qui est de la lutte contre le faux et vu le nombre des experts assermentés auprès des tribunaux estimé à 4, l’expertise, selon lui, n’est pas faible à 100%.»Les détails.

Al Bayane : Quels sont les défis auxquels fait face le marché de l’art marocain actuellement ?

Abdelatif Zine : Tout d’abord,  Il faut réécrire l’histoire de la peinture marocaine  parce que ce qui a été écrit jusqu’à maintenant  a été fait  par complaisance, amitié et alliance. Un autre problème réside dans le fait qu’on a une école des beaux arts à Casablanca qui ne contient pas des professeurs mais des moniteurs occasionnels qui ont y enseigné dans la dite école. Alors, il ne faut pas confondre, parce que pour être professeur,  il faut avoir beaucoup d’expérience en la matière et de la pédagogie. En effets, ce sont des gens qui ont été  placés dans ces endroits par nécessité; car il fallait remplir un vide. Ce sont des gens qui ne sont pas formés et qui ne savent pas décider.  A cela s’ajoutent, quelques recherches et livres qui ont été écrits par certains. Ceux-ci sont contre tout ce qui est  figuration  et art naïf. Ce sont des gens qui ont emporté pratiquement des choses copiées de l’étranger, notamment celles qui parlent des avant-gardistes. Il faut réécrire l’histoire dans son contexte et sa recherche scientifique. Dans ce cadre, nous songeons à Alain Flamand qui a essayé d’éclairer certains points dans l’histoire de la peinture marocaine mais il  a été attaqué par la suite. Par ailleurs,  ce qui est grave dans le marché de l’art  c’est que ces gens là ont mis la main sur une petite mafia, ainsi que les maisons de ventes, des gens qui font de la mode loin de l’histoire de la peinture marocaine. Certains d’entre eux amènent les peintures en France, les rachètent pour déclarer après qu’elles ont été vendues à Curail dans le but de les vendre ici plus cher. Tout ça est purement commercial. Il faut éveiller les gens qui suivent les maisons de vente.

Qu’en est-il de la lutte contre le faux ?

Ce qui est malheureux c’est que nous sommes quatre experts assermentés auprès des tribunaux. Pour ce qui est de la lutte contre le faux et vu le nombre des experts assermentés auprès des tribunaux estimé à 4, l’expertise, n’est pas faible à 100%. L’un d’entre nous fait du n’importe quoi, d’ailleurs il est attaqué de partout, parce que les gens ont compris qu’il ne connait rien à la peinture. Ceci dit, il ne faut pas donner des certificats à tout venant. Le faux existera toujours et c’est flagrant car il y a des gens qui ne connaissent pas la peinture, qui se désintéressent du faux ; l’essentiel pour eux c’est d’avoir la signature.

J’ai vécu avec tous ces grands peintres marocains qui sont morts, en l’occurrence Gharbaoui, Cherkaoui,  Demnati, Ouardighi, Ben Allal. On a  travaillé ensemble à Paris et au Maroc. Je connais comment ils travaillent. Certains peintres sont faciles à copier tandis que d’autres ne le sont pas à l’occurrence de Cherkaoui. Il en est de même de Chaïbia quoique certaines personnes croient qu’il est très aisé de la copier.

Dès que les choses ont la valeur, on commence à  les imiter. Il faut savoir que cela n’est pas nouveau au Maroc, sauf que le problème c’est que lorsque je disparaitrai, il sera difficile de reconnaitre le peintre et son œuvre. Les jeunes experts,  reconnaitront-ils les œuvres des artistes ?  En outre, il y a aujourd’hui des méthodes et des techniques nouvelles avec lesquelles on peut distinguer la touche, la signature, les graphologues, mais cela coûte tellement cher. Un autre point essentiel avec cette nouvelle technique c’est qu’une personne peut amener un vrai  tableau dans une galerie et on peut lui dire qu’il est faux.  C’est tellement curieux !  Mais, dans ce cadre, nous sommes entrain de créer une association avec les ayant droits et les experts qui connaissent le peintre et son œuvre.

Ladite  association livrera  un certificat pour arrêter cette anarchie.

Quelles sont les tendances auxquelles s’intéresse la clientèle marocaine et étrangère ?

La clientèle étrangère s’intéresse surtout à tout ce qui est relatif à l’identité marocaine, mais moderne, avec un travail soit figuratif ou abstractif. Il faut le savoir, il existe une bonne et une mauvaise peinture.

Le marocain est plus porté vers la figuration et l’abstraction pour décorer alors que d’autres aiment juste vivre avec leurs peintures. Il y a une distinction entre décorer sans rien comprendre et acheter une signature et  avoir des sentiments pour ladite peinture.

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Talal Houssein, artiste peintre

«Le marché de l’art a été touché par la crise en 2014»

L’artiste peintre Talal Houssein indique que le marché de l’art en 2014  a été touché par la crise. Beaucoup d’artistes et galerie n’ont rien à mettre entre les dents. Par ailleurs, selon lui l’art marocain se positionne de mieux en mieux à l’étranger. L’évolution  qu’a connue l’art marocain, affirme-t-il, a été motivée par Sa Majesté le roi Mohammed VI qui a donné un élan extraordinaire à la peinture. Les propos.

Al Bayane : Comment se positionne  l’art plastique marocain sur le marché international ?

Talal Houssein : D’ailleurs, le côté très intéressant, c’est la dernière vente qui eu lieu cette fin d’année à Curial. Les artistes marocains y ont fait une très bonne cote. C’est encouragent puisque beaucoup de ces artistes ont pratiquement tout vendu en cotation internationale. Il faut rappeler également que cette vente s’est déroulée au moment de l’exposition du Maroc à l’Institut du Monde Arabe (IMA). C’est ce qui donne plus de rayonnement à  l’art marocain au niveau international.

Quel bilan faites-vous de la situation du marché en 2014 ?

Il faut dire que le marché en 2014 est évidement un peu très dur parce qu’il y a une crise. Donc beaucoup d’expositions dans les galeries ne fonctionnent pas. A titre personnel, j’ai fait une exposition en 2012. Sur 60 tableaux que j’ai exposés, je n’en ai vendus qu’un seul, acheté par le directeur de la galerie à sa demande. C’est un peu difficile.

Avec l’évolution qu’a connue le marché de l’art au Maroc,  pensez-vous qu’un nouveau cadre de travail régularisant ce secteur soit nécessaire ?

Le seul cadre est le cadre privé. Il faut qu’un bon nombre de collectionneurs  se mettent sur  scène et aident les galeries et les artistes comme on voit un peu partout en Europe, afin de donner un coup de main à l’art.

En effet, l’évolution qu’a connue l’art marocain a été motivée par Sa Majesté le roi Mohammed VI qui a donné un élan extraordinaire à la peinture. Maintenant, les gens s’intéressent aux arts plastiques, mais il faut pousser un peu plus les gens à acheter des œuvres  pour faire évoluer l’art.

Les arts plastiques marocains sont sur la bonne voie. Il y a un nouveau souffle artistique au Maroc grâce à Sa majesté.

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Mehdi Quotbi, président de la Fondation Nationale des Musées

«Les artistes de qualité vivent aujourd’hui de leur art»

Le président de la Fondation Nationale des Musées, Mehdi Quotbi, voit que le marché de l’art au Maroc  a connu une véritable évolution ces dernières années. Le Roi Mohammed VI a joué un rôle fort capital dans la promotion de la création marocaine. A cela s’ajoute la baisse de la TVA sur les œuvres d’art à 10% (cf. Loi de Finance 2015). «L’objectif du Musée Mohamed VI est de devenir une référence internationale et d’asseoir sa légitimité scientifique dans le domaine de l’art moderne et contemporain, a fortiori pour les artistes marocains, qu’ils soient installés au Maroc ou à l’étranger», conclut-il.

Al Bayane : Comment se porte le marché de l’art marocain ?

Mehdi Quotbi : Votre question appelle à plusieurs réponses. D’un point de vue commercial, il est certain que ce marché a connu un développement important ces dernières années. Le rôle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI est d’ailleurs à souligner incontestablement. Etant lui-même un grand amateur d’art et un collectionneur, il a mis la lumière sur la création marocaine qu’il a fortement soutenue. De plus en plus de collectionneurs s’intéressent également à l’art et des fondations, galeries et autres maisons aux enchères contribuent à son rayonnement. La baisse de la TVA sur les œuvres d’art à 10% (cf. Loi de Finance 2015) pour laquelle nous avons œuvrée avec l’aide du Ministère des Finances va également redonner un coup d’accélérateur au marché. Au niveau de l’offre artistique, celle-ci n’a jamais été aussi riche. La jeune génération montre une créativité illimitée dans ses formes d’expression. La richesse de cette création a d’ailleurs été saluée au Maroc, au Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain et en France dans le cadre de l’exposition «Maroc contemporain» qui a attiré un record de visiteurs pour l’Institut du Monde Arabe à Paris (70 000 – prolongée jusqu’au mois de juin 2015).

Quel rôle peut jouer le Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain en matière de rayonnement des artistes marocains à l’étranger ?

Le souhait de la création d’un musée dédié à l’Art Moderne et Contemporain a été exprimé par les artistes il y a près de cinquante ans parce qu’ils savaient qu’une institution qui leur est dédiée est une nécessité pour contribuer à les faire connaître dans le monde. L’objectif du Musée Mohamed VI est de devenir une référence internationale et d’asseoir sa légitimité scientifique dans le domaine de l’art moderne et contemporain, a fortiori pour les artistes marocains, qu’ils soient installés au Maroc ou à l’étranger. A travers cela, il souhaite leur donner davantage de visibilité et les mettre en valeur.

A votre avis, un artiste plasticien peut vivre de son art ?

La qualité artistique est aujourd’hui valorisée au Maroc et comme je l’ai dit auparavant, le marché de l’art se porte de mieux en mieux. De fait, de plus en plus d’artistes de qualité vivent aujourd’hui de leur art. De là à dire que tous les artistes peuvent se consacrer à plein temps à leur création, c’est peut être trop tôt, mais les choses évoluent dans le bon sens.

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Hicham Daoudi,  président de la CMOOA

«Les 6 maisons de vente aux enchères

doivent produire 100 MDH de vente annuelle»

Pour Hicham Daoudi, fondateur de la Compagnie Marocaine des Œuvres et Objets d'Art (CMOOA), première maison de vente aux enchères au Maroc, le marché de l’art au Maroc est encore anarchique. Selon lui, il y’a trop de vendeurs d’œuvres d’art dans des circuits parallèles aux professionnels visibles. Ces derniers vendent à leurs connaissances ou à d’autres, des œuvres dont ils ne sont sûrs ni de la provenance ni même de l’authenticité. C’est un domaine où il faut penser la notion d’expertise, tout en mettant le doigt sur « la prolifération des faux par une mafia connue qui, d’après lui, exploite les failles du système, notamment certains artistes qui possèdent un potentiel commercial. » Les propos.

Al Bayane : Le marché l'art au Maroc, est-il encore anarchique?

Hicham Daoudi : Grande question ! Peut-on encore dire qu’il l’est ? Je dirai oui, car il y’a trop de vendeurs d’œuvres d’art dans des circuits parallèles aux professionnels visibles. Ces derniers vendent à leurs connaissances ou à d’autres, des œuvres dont ils ne sont sûrs ni de la provenance ni même de l’authenticité. Les clients sont aussi responsables que ces vendeurs, en encourageant ce type de démarches qui favorisent l’anarchie. Pendant des années, le comble du marché de l’art marocain fut que, parmi les experts agrées auprès des tribunaux, l’un d’entre eux  a été derrière le plus grand commerce de faux tableaux au Maroc. J’espère que bientôt tous les titres d’experts soient retirés pour repenser la notion d’expertise au Maroc. On a également vu des clients de plus en plus connaisseurs et ayant beaucoup d’acuité pour discerner les œuvres d’art et les artistes. Nous revenons de très loin car vers 2001, je vous rappelle que les galeries étaient pratiquement inexistantes et il n’y avait aucune salle de vente. Aujourd’hui, le Maroc se dote d’infrastructures de premier plan et les politiques suivent plus l’art et la culture à cause de ses impacts sur le développement du pays, donc le meilleur reste à venir…

Qu’achètent les marocains exactement ?

Les marocains ne sont pas les seuls clients de l’art marocain et je tiens à le rappeler, car beaucoup pensent que le marché de l’art marocain est un phénomène très local. Je voudrais aussi que l’on ne fasse pas trop d’interprétations rapides sur les acheteurs marocains, car leurs goûts ou leurs volontés d’acquisition sont très ouverts et à saluer comparativement aux autres acheteurs d’Afrique du Nord. Pour moi, le seul point négatif c’est que les grands clients sont réticents aux formes d’art émergentes ou très contemporaines.

Existe-t-il un règlement pour la vente aux enchères au Maroc ?

Un ancien règlement existe encore. Il mérite d’être revu aujourd’hui pour que notre profession soit débarrassée de certaines pratiques et que nous puisions créer à notre tour un modèle marocain basé sur ce qui existe de mieux à l’international, tout en respectant la culture locale.

Avez-vous des chiffres approximatifs concernant le chiffre d’affaire de ce secteur ?

Tous les acteurs confondus de ce secteur (les 6 maisons de vente aux enchères du Maroc) doivent produire pratiquement 100 millions de dirhams de vente annuelle ; ce qui reste très faible, car nous vendons essentiellement ce qui existe au Maroc, sans nous ouvrir sur ce qui existe à l’étranger comme forme d’art ou autres objet. Beaucoup de domaines restent à exploiter, notamment les anciens manuscrits, les livres, les bibelots, les affiches, les sculptures et les meubles ainsi que les voitures de collection. Les ventes judiciaires et immobilières devraient, comme en Europe, être sous-traitées avec les maisons classiques d’œuvres d’art qui disposent de l’habileté à vendre au mieux, au service des acheteurs ou des administrations. J’espère que l’Etat regardera un jour dans cette direction.

Qu’en est-il de la lutte contre le faux ?

Pour revenir au débat du faux qui est un vaste chantier, il faut rapidement que le ministère de la culture, de la justice et surtout la fondation des musées nationaux prennent ce mal comme priorité. La prolifération des faux est une mafia connue qui exploite les failles du système, notamment certains artistes qui possèdent un potentiel commercial. Il faut désigner, au sein d’une chambre de justice un pôle enquête et examen autour des œuvres d’art et commencer à bâtir un type de procédure adéquat avec les moyens existants, comme le laboratoire de gendarmerie de Témara pour analyser les matériaux des artistes, leur graphologie et leurs techniques. Un comité scientifique de gens ayant connu les artistes majeurs doit être créé pour enseigner ou transmettre leurs connaissances sur les artistes. Les familles d’artistes doivent aussi jouer un rôle et ne pas se soustraire au débat.

A votre avis, le marché de l’art international est-il  accessible à tous les artistes marocains?

Evidemment non, car nous avons en tête le modèle occidental, comme principale référence et beaucoup lui courent après. Le Maroc ne fait pas partie de l’occident qui avance trop vite et de manière agressive sur l’art et son marché. Nous appartenons au Monde arabe et à l’Afrique. Nous devons nous soucier de créer une zone commerciale indépendante de l’occident mais avec des passerelles pour promouvoir et vendre nos artistes. Notre marché dans le futur et, je vais travailler à cet effet, sera principalement le triangle Casablanca/ Dubaï et Johannesburg. Ceux qui rêvent de New York et de Londres seront un peu déçus de mon intervention car pour moi, il y’a un véritable décalage culturel et  artistique avec ces parties du monde. Il ne faut pas chercher à les casser mais les prendre comme ils sont. Notre art est international. Les meilleurs y accéderont. Il ne sera pas forcément là ou on l’attendra. Que ceux qui se trompent sur l’Afrique et le Monde arabe ouvrent les yeux, c’est bien ici que nous défendrons notre art marocain et ses artistes.

Quelles sont les signatures les plus vendues au Maroc et ailleurs ?

De façon générale et c’est une doctrine universelle, ceux qui créent quelque chose de nouveau, de différent et d’intelligent sont toujours récompensés.

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Afif Bennani, artiste peintre

«Le marché de l’art au Maroc est complètement faussé et perturbé»

L’artiste peintre Afif Bennani estime qu’ «on ne peut parler de chiffre d’affaire, car rien n’est répertorié, ni soumis à des impôts comme c’est le cas à l’étranger».  «Le marché est noyé par plusieurs artistes qui présentent des œuvres qui n’ont que le nom d’œuvre. Des personnes qui ignorent complètement les règles de la peinture se sont lancées dans le domaine de la peinture au Maroc».

Al Bayane : Avez-vous une idée de la situation du marché de l’art au Maroc, son règlement, ainsi que son chiffre d’affaire ?

Afif Bennani : Nous vivons au Maroc la même période du début du 19e siècle en Europe. Le spectateur ou l’acheteur d’une œuvre d’art plastique au Maroc  ne cherche plus la beauté ou l’esthétique. Il pense qu’un tableau est un objet de décoration et non une œuvre d’art. Le bouleversement des valeurs et la  méconnaissance de l’histoire de la peinture poussent ce faux amateur d’art à ne pas chercher  la consolation et l’exaltation dans un tableau. Les raffinés, les nouveaux riches et  les oisifs cherchent le nouveau, l’étrange, l’extravagant et le scandaleux. L’artiste marocain peut utiliser son imagination pour donner  au néant et à tout ce qui l’entoure des formes et des couleurs. Les médiocres trouvent ici un terrain propice pour s’épanouir et utiliser n’importe quel matériel uniquement pour montrer qu’ils innovent ou qu’ils font des recherches. Dans ce contexte, le marché de l’art au Maroc est complètement faussé et perturbé. Il est surtout basé sur les relations et sur la phraséologie des galeristes et des artistes eux-mêmes. On donne beaucoup plus d’importance aux explications philosophiques qu’à la valeur esthétique de l’œuvre. L’acquéreur, par son ignorance est facilement influencé. Aucun règlement ne vient et ne peut organiser ce marché. Il est livré à lui-même et aux spéculations aussi bien des artistes que des galeristes  qui cherchent avant tout à exploiter les artistes et à développer leur chiffre d’affaire. D’ailleurs, on ne peut parler de chiffre d’affaire, car rien n’est répertorié, ni soumis à des impôts comme c’est le cas à l’étranger. Et même dans ce cas là aussi, la diversité des transactions libres ne permet pas d’évaluer ou de déterminer un chiffre d’affaire.

Pensez vous que les artistes marocains bénéficient des retombées  de ce secteur ?

Comme je l’ai signalé, la perturbation du marché, l’intervention de multiples intermédiaires assoiffés par le gain, l’exploitation de jeunes artistes  par  certains artistes qui se sont fait un nom sur le marché, laissent de nombreux artistes talentueux hors du bénéfice qu’ils peuvent tirer de leur don et de leur labeur.

A votre avis, au Maroc, un artiste plasticien peut-il vivre de son art ?

Avant toute explication, je dis NON et NON. L’organisation d’une exposition individuelle coûte cher. Les gens n’ont pas idée de ce que peut coûter cette organisation.  Un artiste expérimenté qui est arrivé à cerner les différents postes de dépenses peut très facilement déverser entre 60 et 80 000 dirhams pour organiser une exposition. Va-t-il vraiment les récupérer par la vente de ses toiles ?

Ceux qui se sont fait un nom préfabriqué sur la place, l’ont eu par des relations et par la phraséologie. Il y a des artistes jeunes et moins jeunes qui souffrent du manque de recette. Ils deviennent la proie privilégiée des exploiteurs. De même, les galeristes  ne jouent aucun rôle pour encadrer et encourager les artistes. Ils n’acceptent d’exposer que les artistes devenus côtés pour couvrir leurs frais et gagner. Mais, il faut aussi reconnaitre que tout le monde veut devenir artiste sous le couvert de la liberté d’expression. Le marché est noyé par plusieurs artistes qui présentent des œuvres qui n’ont que le nom d’œuvre. Des personnes qui ignorent complètement les règles de la peinture se sont lancées dans ce domaine, or  un tableau n’est pas une surface sur laquelle on barbouille des couleurs. Un tableau se construit d’une manière scientifique et mathématique. On ne peut construire une maison sans fondation. La fondation d’une œuvre d’art se résume dans ses règles et ses méthodes de travail. Il n’existe aucune réglementation qui puisse organiser ce qui se passe actuellement au Maroc alors que les pays du Moyen-Orient, qui n’ont pas une histoire séculaire dans ce domaine, sont arrivés à l’organiser en instituant des jurys qui décident de la qualité des œuvres à exposer d’un artiste. Ils sont presque revenus à l’époque européenne d’avant l’invention de la photographie.

A votre avis, l’élaboration d’un laboratoire scientifique peut-elle contribuer dans la lutte contre le faux ?

Dans tous les pays du monde, les faussaires n’ont pu être interdits. Celui qui doit se protéger, c’est le client lui-même, en exigeant un certificat d’authenticité de la part de l’artiste ou du revendeur. Ce dernier devra produire un certificat authentique de l’artiste créateur de l’œuvre.

 

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