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Pour Hasna Kejji, juriste, enseignante universitaire, politicienne PDF Imprimer Envoyer
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Écrit par Anne-Emilie Arnault   

«Les obstacles qui se dressent devant les femmes sont psychologiques»


Hasna Kejji enseigne les relations internationales et le droit de l’environnement à l’université Hassan 2 à Casablanca. L’enseignante figure également au bureau exécutif de l’Association marocaine des sciences politiques, qui regroupe des professeurs de tout le pays.

«Avant, au Maroc, la licence durait quatre ans et il fallait deux années en plus pour obtenir doctorat national», explique l’enseignante disponible malgré un emploi du temps chargé. «Maintenant, la licence dure trois ans puis il y deux années de master qui aboutissent à un mémoire. Le doctorat ne s’adresse qu’à ceux qui souhaitent poursuivre leur parcours universitaire. Voilà ce qui explique la différence de statut entre un enseignant universitaire et un professeur.» En plus de son poste académique, l’enseignante porte une casquette politique, en temps que tête de liste, membre du Comité central du PPS. Elle tient en effet à s’impliquer pour l’avenir du Maroc. «Les réunions traitent de l’actualité. La dernière réunion, tenue le 14 février, a permis de dresser une sorte de bilan du travail accompli par le parti au sein du gouvernement, dans les portefeuilles qui lui ont été attribués. Nous avons également parlé des pré-élections et avons décidé d’essayer de mobiliser les bureaux provinciaux et locaux.» Cette présence en politique l’a menée au-delà des réunions ; elle a franchi le pas. «En 2011», se souvient-elle, « j’étais tête de liste à Nouaceur pour les législatives. J’étais la seule femme tête de liste à me présenter. Même si, aujourd’hui encore, les femmes têtes de liste sont rares, j’espère que mon expérience ouvrira des portes pour d’autres candidats mais aussi pour d’autres candidates, jeunes, intellectuelles et femmes. » Sans jamais avoir recours à la vulgarité, Hasna Kejji énonce haut et fort ses opinions. «Souvent, en politique, on retrouve des hommes d’un certain âge, qui possèdent des moyens financiers conséquents et qui ont de l’expérience, familiale notamment, dans le domaine. Je pense que ça reste difficile pour une femme d’oser. Pour l’avoir fait, toutefois, j’ai reçu beaucoup de marques de respect de la part des électeurs et des citoyens mais aussi de la part des autres candidats de cette circonscription qui a la particularité d’être à moitié rurale et à moitié urbaine. Pour avoir tenté l’expérience avec l’aide des camarades de parti, je peux témoigner que le principal obstacle à une prise de décision comme la mienne est psychologique. Je ne sais pas si je retenterais l’expérience mais j’espère que cela va inspirer des citoyens».

Des freins psychologiques

« Je reste persuadée que dans 10 ans, la situation aura évolué et qu’il y aura plus de femmes en politique et dans le monde académique également », affirme-t-elle, sûre d’elle. « Cependant, pour le moment, des freins existent bel et bien. Premièrement, ils concernent la vision que la femme a d’elle-même. Pour nous, d’après notre éducation, la femme est faite pour rester à la maison, pour avoir des enfants, pour donner, au sein de cette petite cellule familiale. Deuxièmement, les médias contribuent à relayer cette image de la femme. Je ne parle pas que des médias marocains… Ils ne renvoient pas assez l’image de femmes leaders, privilégiant l’image de la femme qui s’occupe de ses cheveux et de ses enfants. Troisièmement, à mes yeux, la situation est plus gênante pour les femmes marocaines que pour des femmes originaires d’autres pays. Je veux dire par là qu’on n’accorde pas assez d’aide à la femme marocaine dans ses occupations familiales. En dehors des heures de travail, les crèches sont fermées. Il n’y a pas de soutien matériel. De plus, certains hommes marocains conservent l’opinion que les enfants et la maison restent la responsabilité de la femme uniquement. Les grands-parents prennent néanmoins souvent soin des petits-enfants et fournissent une aide précieuse. Certains grands-pères, par exemple, s'occupent de leurs petits-enfants sans arrêt, alors qu'ils ne l'ont pas toujours fait avec leurs propres enfants. Dans la rue, bien souvent, les hommes seuls qui tiennent la main de petits ont l'âge d'être leurs grands-pères. Mais en dehors de la structure familiale, peu d'aides sont prévues pour les femmes. » Hasna Kejji s’affirme et elle n’a pas la langue dans sa poche. Elle poursuit. « Quatrièmement, la vision qu'a la société marocaine de la femme a aussi un impact. La femme ne peut pas assister à des réunions après les heures de travail, après 19 heures, par exemple. C'est mal vu. Certes, la sécurité n’est pas garantie. De plus, certains renforcent cette perception pour des motifs personnels. La femme qui rentre tard est ‘irresponsable’ et ‘prend des risques irréfléchis’. Enfin, les femmes impliquées dans la vie politique et intellectuelle sont encore assez peu nombreuses. Mais je pense que tout ça va changer. A la fac, je le constate déjà. Les amphis sont à moitié composés de filles. J’espère que cette proportion se retrouvera par la suite, dans quelques années, dans les postes à responsabilités. » Hasna Kejji se dit heureuse des avancées récentes qui bénéficient aux femmes, des avancées qui permettent entre autres aux femmes de demander le divorce. Par le passé, seuls les hommes avaient cette possibilité. Selon certains, beaucoup de femmes ont intenté de telles procédures. L'enseignante universitaire, pour sa part, nuance ladite tendance. Pour elle, il y a d'une part la loi, qui donne aux femmes les mêmes droits, peu importe qui (la femme ou son mari) demande le divorce. Toutefois, selon la politicienne qui s’exprime ouvertement et sans peur, le bât blesse dans la pratique. Certains juges resteraient convaincus que la femme ne devrait jamais demander le divorce, « que la souffrance doit faire partie de la vie d'une femme ». Ainsi, ils n'accorderaient pas aux femmes qui demandent le divorce la totalité des droits qui leur sont dus (surtout au niveau matériel). Ces pratiques, bien qu’illégales, se produiraient.

Egalement spécialiste en droit de l’environnement. Hasna Kejji juge que l’état de l’environnement à Casablanca est « catastrophique». «Il n’y a pour ainsi dire pas d’espaces verts. La pollution est telle qu’elle provoque des maladies respiratoires. Il n’y a pas assez de parcs publics et ceux qui existent n’incitent pas les citoyens à les fréquenter… Il y a de réels conflits d’intérêt avec l’immobilier et bien souvent, la priorité est donnée à l’immobilier. Il faut appliquer les lois et faire respecter les sanctions. Les lois existent. Mais souvent, on n’applique pas les sanctions. Je pense aussi que nous devons éduquer les citoyens et encourager les entreprises à adopter de bonnes pratiques au moyen d’incitations fiscales, par exemple. Il faut aussi accorder plus de soutien aux associations de protection de l’environnement. Pour ma part, je garde bon espoir que l’environnement deviendra une préoccupation très prochainement».

 

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