journal albayane

Une portée culturelle et symbolique PDF Imprimer Envoyer
Point de vue
Écrit par Mohammed Bakrim   

Réplique : «23 mars», cinquante ans après

C’est un cinquantenaire particulier qui arrive en ce début de printemps. Celui du 23 mars 1965. Oui, cinquante ans déjà sur l’un des soulèvements qui marqueront pour longtemps l’histoire contemporaine du Maroc. Un demi-siècle qui a vu un nouveau Maroc émerger, dans la conjugaison de la tragédie et de l’espoir, des soubresauts post-indépendance.

Les acteurs de l’événement qui avaient entre 16 et 25 ans ne sont plus au-devant de la seine. La vie a fait son travail. Il n’en demeure pas moins que l’événement est indélébile dans la mémoire ; perçu d’ailleurs comme fondateur. Certes, si importance il y a, elle n’émane pas principalement d’éventuelles conséquences immédiates sur la vie politique du pays. Si le 23 mars 1965 s’inscrit comme date marquante, c’est d’abord par sa nature dramatique : il y a eu des victimes, des blessures et des cicatrices.  Une dimension humaine indéniable.

Il tire aussi son importance de sa nature intrinsèque comme événement insolite dans le Maroc indépendant, d’un point de vue anthropologique et sociologique. On peut parler à son égard en usant d’un concept arkounien, celui de «évenement-avénement», c’est-à-dire comme signe, indicateur de quelque chose de nouveau qui arrive. D’ailleurs, nous posons d’emblée comme hypothèse de lecture du «23 mars», une approche culturelle et anthropologique dont les conséquences à moyen et à longs termes ont été/sont plutôt de nature sociologiques et culturelles que politiques.

Evacuons rapidement la dimension factuelle de l’événement, elle est d’une manière ou d’une autre, disponible comme information, voire, dans ses grandes lignes, connue. De même pour l’élément déclencheur, une décision arbitraire (et de classe) visant à réglementer l’examen du baccalauréat, et sur la riposte disproportionnée, dans son atrocité des forces de répression. Le Maroc nouveau s’est donné au moment qu’il fallait, les instruments institutionnels et politiques pour revenir sur ses aspects de son histoire récente (je renvoie au travail de l’IER et du CNDH dans la cadre d’une variante originale de la justice transitionnelle). Reste à revenir sur le 23 mars dans ses lectures multiples qu’il offre à un regard scrutateur et qui cherche à comprendre. Quelques constatations rapides, en marge de cet anniversaire.

Si l’on aborde les événements autour du 23 mars d’un point de vue qui croise des approches historiques, anthropologiques et sociologiques, on note alors sa portée novatrice et fondatrice. C’est le soulèvement qui de par sa nature et des forces sociales qu’il met en scène tranche avec la longue tradition «marocaine» de rébellion et de contestation. Celle-ci était essentiellement rurale, tribale avec des leaders issus des milieux de la féodalité alliés à des figures du champ religieux. On est dans la configuration du schéma anthropologique du Bled Siba versus bled Makhzen. Un paradigme axial qui a marqué les rapports au pouvoir central durant de siècles. Avec les évènements du 23 mars, qui avaient pour épicentre la ville de Casablanca, on passe sous la coupe d’un nouveau paradigme. On passe de la contestation rurale à la contestation urbaine. De la fracture horizontale (car tribale et géographique) qui partageait l’espace marocain en zone siba et zone makhzen à la facture verticale qui introduit la notion de classes. Dès l’Indépendance, le Maroc avait connu quelque survivance de ce partage horizontal avec les derniers soubresauts du pays siba illustrés par des soulèvements qui restent grosso modo de nature tribale sous la houlette de chefs issus du terroir. A Ksar Souk avec Addi Oubihi ; au Rif avec la famille Ameziane (je renvoie au documentaire émouvant du jeune Tarik Idrissi sur les évènements du Rif en 1958-1959). Le 23 mars, par contre, ouvre une rupture dans ce schéma séculaire avec des soulèvements d’une autre nature portés par de nouvelles couches sociales. C’est la ville qui entre sur la scène de la violence politique et sociale. La campagne deviendra «muette» pour paraphraser Abdellah Laroui usant de cet adjectif pour la tribu (voir son interview avec la revue Zamane). La ville est désormais le lieu de la lutte pour le pouvoir (la campagne acculée à jouer le rôle d’adjuvant ou de régulateur). Un déplacement symbolique introduisant de nouvelles donnes et qui signent de notre point de vue l’accès définitif de notre pays à la modernité politique. Une modernité marquée par l’irruption d’une nouvelle figure sociale, celle de la jeunesse. Ce n’est pas un hasard si le secteur de l’enseignement deviendra, après mars 65, le lieu et l’enjeu des différentes luttes pour l’accès à l’hégémonie ou à la domination (entre les forces de l’opposition et le pouvoir ou entre les forces de l’opposition elles-mêmes).

L’arrivée de la jeunesse dans l’espace public, au prix fort, sera prolongée par des mutations qui marqueront principalement le champ de la production symbolique. Cette révolte estudiantine est le prélude marocain, sur le plan culturel, au mai 68 français et les bouleversements qu’il apporte non pas sur le champ politique mais dans le domaine sociétal. Deux conséquences, à mon sens résument cet apport symbolique du 23 mars : la revue Souffles (lancée en 1966 et qui bouleversera la pratique de la poésie et de la peinture) et le groupe Nass El Ghiwan qui réalise une vraie révolution musicale.

 

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