Aujourd’hui, le Maroc peut-il conjuguer son identité au pluriel ? Imprimer
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Écrit par A-E. A.   

«Rassemblance»


Le café Politis a organisé une soirée de réflexion intitulée «Rassemblance» : Identité plurielle marocaine. Au Musée du Judaïsme marocain le jeudi 26 mars 2015 à 20 heures, avec les associations Marocains pluriels et Sqala, ainsi que la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, les conférenciers ont insisté sur la nécessité de se souvenir et de cultiver l’ouverture.

«Etat musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. La prééminence accordée à la religion musulmane dans ce référentiel national va de pair avec l’attachement du peuple marocain aux valeurs d’ouverture, de modération, de tolérance et de dialogue pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures et les civilisations du monde.» Dixit la Constitution marocaine de 2011. Qu’en est-il de cette ouverture aujourd’hui ? «La jeunesse actuelle n’a plus l’occasion de côtoyer des Marocains de confession différente», commence Ahmed Ghayet, maître de conférence. «L’actualité parle de haine, de violence et de sang. Face à ce rejet de l’autre, posons-nous la question : l’identité plurielle marocaine est-elle nécessairement à conjuguer au passé ?» «On peut parler d’exemplarité du Judaïsme marocain, malgré les hauts et les bas de l’Histoire», explique Mohamed Kenbib. «Certains définissent la Nation comme la volonté de vivre ensemble ou encore comme le rêve d’un avenir partagé», poursuit l’historien. «Cinq siècles avant Jésus Christ, il y avait des Juifs au Maroc. Plus tard, d’autres Juifs, expulsés d’Espagne, se sont réfugiés ici. L’enracinement s’accompagne d’appartenance avec des fondements de la cohabitation dans la diversité : un Etat ; un souverain ; un territoire ; une complémentarité dans le cadre du travail ; des affinités culturelles ; un monothéisme pur ; une vénération de mêmes Saints et Saintes. L’Histoire est également partagée. Les dangers extérieurs (des Portugais et des Espagnols et même avant cela, les Ottomans) ont nourri un sentiment national, une solidarité. La convention de Madrid en 1880 consacrait dans une disposition le principe d’allégeance perpétuelle des citoyens marocains. Même sous le protectorat, en théorie, le Sultan est resté le chef du pays, même s’il n’avait pas la réalité du pouvoir. Bien sûr, des facteurs exogènes ont eu un impact sur cette Histoire marocaine commune.» Fanny Mergui, sociologue, évoque son expérience personnelle : «Je suis née au Maroc, sous le protectorat. Je parle le darija. J’ai été élevée dans une famille juive et j’ai grandi dans la médina qui était vraiment notre royaume. Ce n’est pas simple d’être juive et arabe. Toute ma vie, ça a été dur de concilier les deux. J’ai connu la création de l’Etat d’Israël et j’ai vécu la disparition soudaine et brutale de tous les êtres qui m’entouraient. J’accompagnais quotidiennement les Juifs de Casablanca au port où ils prenaient un bateau pour la Palestine. Je pleurais. Je ne comprenais pas. Seuls les émissaires de l’Etat d’Israël m’ont écoutée. Ils disaient que notre avenir n’était pas au Maroc. Nos destins ont été contrariés.» Fahd Yata, neveu de Simon Lévy, se souvient : «Dans les années 60, être juif n’avait rien d’extraordinaire. Nous étions Marocains. Mon oncle s’est battu pour l’indépendance et pour la classe ouvrière. Même s’ils sont aujourd’hui peu nombreux au Maroc, les Juifs y vivent en sécurité. Nous devons continuer à cultiver la tolérance et développer le vivre ensemble proclamé dans notre Constitution de 2011. Les Juifs ne doivent pas être considérés différemment des autres. Ce qui compte, c’est l’attachement et la fierté d’être marocain. Comme Simon Lévy le disait : la religion ne définit pas la nationalité.» «Il ne faut pas s’enfermer», renchérit Patrice Attias, chirurgien de renom. «Être tous semblables, ça devient indigeste. Aujourd’hui, nous devons nous ouvrir sur l’autre.» Abdessamad Aboulghali, fondateur de Luxe Radio, ajoute : « Chacun sur terre est un étranger. Notre singularité facilite notre vivre ensemble, justement. L’avenir du Maroc passe par l’éveil de la conscience critique. Il faut porter des idéaux. Par ailleurs, les médias doivent faire attention à ne pas banaliser certains discours en répétant certains termes sans poser de questions, car la pire exclusion se fait par le langage. Nous vivons dans une ère de manipulation et de démagogie. Notre pluralisme est en danger et les plus vulnérables viendront de l’intérieur.» «Le populisme», réagit Mohamed Kenbib, «trouve une de ces causes dans le système éducatif qui ne forme pas à l’esprit critique. » « La différence doit être érigée en droit dans ce pays, au-delà de ces deux communautés religieuses qui s’en sont plutôt bien sorties ensemble», affirme Amine Lagssir, blogueur. «Aujourd’hui, on vit dans la peur et la méfiance les uns des autres. On a toujours pensé que parce qu’on s’entendait bien, on continuerait à bien s’entendre mais les nouvelles générations naissent dans un nouveau moule. Nous devons arrêter de nous cacher les uns des autres car le Maroc appartenait aux Marocains avant d’être terre d’Islam».