Quand le refus du changement mène à la défaite militaire et civile Imprimer
Actualités
Écrit par Anne-Emilie Arnault   

Du confort intellectuel à la défaite

Le journaliste et consultant spécialisé dans la communication de crise Pierre Servent était l’invité de la Chambre française d’Industrie et de Commerce au Maroc (CFCIM) le lundi 30 mars. Il est revenu sur trois défaites militaires françaises et les leçons à en tirer pour répondre aux défis actuels.

Pour Pierre Servent, nous avons tous droit à l’échec mais pas à répétition. «Il faut analyser les échecs pour éviter de les reproduire.» Pourquoi faire le parallèle entre les échecs militaires et civils ? « Parce qu’on ne peut cacher une défaire militaire. » La France a connu trois échecs retentissants dans son histoire récente. « En 1870, en 1914 et en 1940, la France a été anéantie en quelques semaines, de manière éclaire. On peut en extraire des enseignements».

En 1870, le chancelier Bismarck a une vision stratégique pour la Prusse de l’empereur : il veut que la Prusse domine la région. «Il identifie deux grands groupes qui pèsent sur le marché : l’Autriche et la France, des puissances qu’il considère vieillissantes, avec des élites non remises en question. Bismarck recherche les atouts modernes qui lui permettront de prendre l’ascendant. Il investit dans l’armement. La bataille de Sadowa lui donne raison : la petit Prusse bat la grande Autriche au moyen d’un fusil à percussion centrale. Les soldats prussiens ne chargent plus le fusil par la gueule, debout, en plus de 30 gestes. Ils le chargent par la culasse et peuvent tirer à genoux ou à plat ventre.» Après cette victoire, Bismarck joue fin pour s’attaquer à la France. Il ne veut pas que les Etats allemands catholiques soutiennent la France catholique et se tournent contre la Prusse protestante. Il pousse la France à attaquer. Tous les Etats allemands, gardant le souvenir d’une défaite antérieure contre la France, s’unifient par sentiment ‘pan-allemand’, sous la Prusse. Bismarck réussit».

Outre le fin stratège de Bismarck, d’autres facteurs expliquent la défaite française face aux Prussiens. « Premièrement, l’armée allemande a adopté, dans les années 1830-1840, le principe de la subsidiarité : chaque niveau de responsabilité a des obligations et des prérogatives définies. Le niveau supérieur n’empiète pas sur ces responsabilités. Il se contente d’aider, si nécessaire. Ce système peut mener des officiers à désobéir à des ordres de supérieurs si au vu des constatations de terrain, ces injonctions contredisent la vision stratégique du chef. Deuxième avantage de la Prusse : des officiers prussiens et français assistent à la guerre de sécession en tant qu’observateurs. Les Prussiens rapportent le télégraphe et le chemin de fer comme moyens de projection de force. On mobilise les hommes et on transmet les ordres plus vite. Les Français rapportent une grosse étude sur l’administration du Nord. Pour faire plaisir à leur chef, ils lui ramènent des informations sur une nouveauté en matière d’artillerie : l’ancêtre de la mitrailleuse. Suite à des chamailleries internes, ces armes sont mises en caisses et ressorties en hâte en 1870, sans vision stratégique concernant leur utilisation. » Troisième facteur : le leadership lui-même fait défaut. « Napoléon III, malade, n’a pas de projet. Le clan de l’impératrice veut une guerre pour réaffirmer le pouvoir de l’empire de France. La France déclare donc la guerre pour des motifs protocolaires. Et l’empereur réalise immédiatement qu’il n’a pas compris que le rythme de la guerre a changé. Les officiers français suivent les ordres qui descendent de l’empereur qui ne sait pas vraiment ce qu’il veut ni comment gérer une équipe. L’armée finit par se retrancher avant d’être capturée.».

La France subit alors un traumatisme, selon l’expert, mais se reconstruit vite : elle devient une puissance économique, en prêtant à la Russie notamment, et coloniale. « L’armée remet tout à plat. Elle crée une école. Elle produit du matériel performant. Elle décide de se montrer offensive. Au bout d’un moment, ces changements s’inscrivent dans du marbre. Des querelles de personnes les sédimentent encore plus. La France ne suit pas les guerres de l’époque. Les Allemands, eux, développent le camouflage. Ils se militarisent. Ils améliorent leur vitesse de déplacement. Résultat : le 22 août 1914, plus de 20 000 Français sont tués. Au total, la France perd 1,7 millions de soldats lors de la guerre 14-18. Pendant l’entre-deux-guerres, on construit la ligne Maginot, pour simplement se retrancher derrière. La ligne n’est jamais terminée sur les Ardennes belges. On pense que ce n’est pas un problème car les divisions blindées ne pourront jamais franchir les Ardennes. Un général effectue des essais et détermine que les Ardennes sont franchissables en 60 heures. Il remet un rapport à son supérieur, qui le classe. Les Allemands traversent la Meuse en 57 heures. Autre avantage des Allemands sur les Français : ils décentralisent totalement. Les Français, eux, tiennent le front, pensant que la guerre va être longue. Les Allemands misent tout sur la vitesse : leur offensive est lourde et ils donnent de la pervitine à leurs soldats pour les maintenir éveillés. Ils imposent ce tempo de guerre aux Français, écrasés sous le poids de l’administration et mauvais en communication».

Que retenir des erreurs du passé ?

«On ne peut appliquer des solutions d’hier aux problèmes d’aujourd’hui. Evitons les certitudes et méfions-nous des paresses mentales et du conformisme, du ‘clonage des élites’. Seule la diversité peut amener l’inventivité et la richesse intellectuelle. Quand on pense être fort, il faut se mettre en difficulté intellectuelle, en remise en question, pour ne pas rater les signaux annonciateurs de changement. Il faut se lancer, prendre le risque, être au contact, sur le terrain, pertinent. A vouloir être trop intelligent, on rate les subtilités de la réalité de terrain. Mieux vaut un projet incomplet mais opérationnel qu’un projet parfait qui prend trop de temps. Les choses vont vite. Clairement, actuellement, trouver des solutions collaboratives, en interaction, fonctionne mieux. La pluridisciplinarité devient la norme. Le travail s’organise plus rapidement. On privilégie l’application rapide des projets traités et on s’ouvre à l’international».