Les désillusions de Mohamed Loakira Imprimer
Actualités
Écrit par Jacques Alessandra   

Littérature

Les deux derniers ouvrages de Mohamed Loakira parus en ce début d'année 2015 illustrent une  nouvelle fois l'idée selon laquelle être écrivain, ce n'est pas tant dire des choses que de pouvoir les dire et les redire de façon différente.

Ainsi ″ ... et se voile le printemps″ et ″La nuit des disgraciés″ attestent-ils une même colère, appréhendent-ils une même réalité, pour s'ouvrir à une actualité brûlante et dire, de façon poétique ici ou romanesque là, le ressentiment d'un homme qui a perdu ses illusions. ″ ... et se voile le printemps″ interroge les lendemains du Printemps arabe depuis l'envol des cendres de l'immolation du jeune Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid jusqu'à l'acte de foi du poète résolu à ne pas cheminer / À reculons. Dans l'entre-temps, on perçoit comme un cri ininterrompu son refus de mâchonner le silence / alors que le sang coule des yeux du rêveur partageur, /.../ alors que je fus ébloui / dit-il encore,  par les premiers rayons qui ensemencèrent / les repères de la nouvelle destinée, me convièrent / à talonner et remodeler la lumière. /.../ J'avais cru en ce que fut le début. /.../ Maintenant. / Les princes sans ascendance /.../ rackettent / décapitent / À l'ombre des appels consternés du minaret / Désapprouvant. Les mots se suffisent à eux-mêmes et nul besoin de les sous-titrer pour en saisir le sens. Le poème est superbe, d'un bout à l'autre, riche d'une langue ensauvagée et d'une tonalité battant au rythme de la colère. Et tout près, le compagnonnage des peintures de Bouchta El Hayani, en couleur dans le texte, pour répercuter et amplifier l'image de ces hommes debout et libres qui font face à la vie dans leur nudité fixe. Ce recueil est incontestablement un coup de maître pour les nouvelles éditions Virgule et leur promoteur, le poète Rachid Khaless, qui dans son avant-propos parle à juste titre d'un travail à deux cœurs.

La même fusion du réel et de l'imaginaire, de l'histoire et du mythe, s'opère dans ″La nuit des disgraciés″ paru chez Marsam comme la plupart des œuvres de Loakira depuis une dizaine d'années. Là encore, l'écriture pour remplir le vide d'une intériorité défaite.

Le roman, car il s'agit d'un vrai roman, avec des personnages, un décor, une ambiance, est dans la continuité du poème sur les révoltes arabes. Une suite musicale en quelque sorte. On y entend le même chant d'un monde en perdition, égaré comme ce couple infernal qui tourne mal et nous obsède, elle, Lalla Touda, prise dans les mailles du fondamentalisme religieux, lui, Sid L'Hadi, dans celles de la bourgeoisie conquérante. Le pire, c'est que ni l'un ni l'autre n'était destiné à être ce qu'ils sont devenus. Le pire c'est que l'utopie d'un autre monde concentrée dans « Sakina », ce petit coin de paradis, ceinturé de verdure, de bras de mer pour multimillionnaires, a tout d'un univers concentrationnaire où l'homme est devenu un loup pour l'homme. Plaisirs de la chair avec la petite bonne, affairisme à tout va selon le principe de ton père est mon copain, enfants laissés pour compte, introvertis ou monstrueux, entrecroisent dans la même maison tout un rituel de sainteté et le flot des prières distillés par l'énigmatique Sidna Cheikh. Comme un affrontement du sacré et du profane dans lequel, lui, a tout à perdre, à l'image du Cinglé campé devant chez lui et qui a déjà tout perdu : job, famille, baraque, dignité...

À ces égards, ″La nuit des disgraciés″ est une nuit de plus à verser aux histoires de Shéhérazade pour prévenir du danger de l'apostasie de soi et de toute déviation dans la radicalité,  religieuse ou sociale. Et les récits sur l'Ancêtre et sa tribu des réfractaires ont beau surgir comme des icebergs dans le désert, ils ne font plus rêver. Le chant des sirènes compose désormais avec les extrêmes et le démesuré. Et qu'importe si la fête annoncée comme un fil rouge depuis le début aura bien lieu. Le mal est fait, l'avenir est derrière soi, l'orage gronde et la boue ramène la boue aux égouts engorgés d'immondices. Les dernières pages sont très belles, de la beauté de la douleur quand on ne sait plus si on est encore vivant ou déjà mort.

Deux ouvrages donc, à lire sans lever les yeux et où chaque lecteur, à l'instar de l'auteur lui-même, trouvera son chemin de traverse pour parvenir à la sérénité de soi.