La caricature est-elle arabe? Imprimer
Écrit par Lahcen Laâssibi   
La caricature est-elle arabe? Historiquement non, bien sûr! Elle est italienne de naissance. Pourrait-on dire que l’homme arabe est étranger à la création par la satire? Assurément non. Car la satire est une création humaine dont Arabes et Musulmans détiennent la part qui leur revient, à l’instar du reste de l’humanité.
En fait, le crime perpétré contre l’hebdomadaire français «Charlie-Hebdo» a remis au premier plan de notre intérêt un genre journalistique créatif relevant du dessin : la caricature. C’est-à-dire cet art de la satire qui a souvent mené ses auteurs à la prison ou même à la mort (cas du Palestinien Naji Ali, assassiné à Londres, du Syrien Ali Farzat, kidnappé et torturé en Syrie, deux destinées tragiques de cette forme d’expression dans le monde arabe)…Ceci nous amène à réfléchir sur le sens ou la portée de la satire en tant que spécificité humaine, une pratique propre à l’Homme, parmi les autres espèces vivantes, et qui permet, par l’autodérision, de nous soulager quelque peu des tracas et souffrances de la vie ici-bas. Mais sans que cela ne soit au détriment des valeurs sacrées, propres à telle ou telle culture.

Néanmoins, il faut qu’ au préalable on répondre à cette question : Est-ce que tous les peuples de la terre ont usé de la satire, de la caricature en l’occurrence? Ou, est-ce que chaque culture en a développé une forme particulière? Plus précis encore : est-ce que l’Arabe musulman, par exemple, a recours aux mêmes formes d’expression et techniques en la matière, comme l’Occidental européen?...Est-ce que l’Africain, avec sa culture de la négritude, use, en le domaine, des mêmes techniques et formes que le Bouddhiste ou les héritiers de Confucius?..En vérité, la satire a des racines et ancrages culturels et historiques différents selon les cas, d’une société à une autre, dépendant de son terreau nourricier : la langue… Car, in fine, la langue est le berceau et la matrice de toute civilisation.

Nul parmi nous ne peut oublier que l’humain est le seul être vivant capable de rire, comme nous le rappelle l’anthropologue et écrivain français Jean Duvignaud (in «Le propre de l’Homme, histoires du comique et de la dérision»)… «Rire est le propre de l’Homme », disait Rabelais…Mais, rappelons-nous aussi que cette singularité, partagée par tout le genre humain, se réalise et se déploie selon des motivations diverses et différentes et a comme ancrage central le «soi culturel» que forge la langue propre à chaque communauté humaine. Aussi, personne ne serait étonné  de relever que ce qui peut renverser de rire un Français, ou un Occidental en général, n’est pas forcément ce qui ferait rire l’Arabe, l’Africain ou le Chinois…Et l’inverse. Si on se limite à la seule comparaison entre l’art de la satire chez l’Arabe, d’une part, et chez l’Occidental ou l’Européen, d’autre part, on se rendra vite compte que la satire féroce chez l’Arabe procède de la langue alors qu’en Occident elle procède du dessin. La satire n’est-elle pas une des illustres et sophistiquées formes de la dérision caricaturale dans la poésie arabe..? Un art qui a souvent conduit à ce que la tête du poète soit demandée..! Nombre de poètes ont effectivement été assassinés pour cause de caricature satirique portée par le verbe de leurs poèmes. Les plus célèbres étant Abou Attayeb Al Moutanabbi1 et Tarafa Ibnou Al Aâbd2…La poésie, à la langue caricaturale et aux images satiriques dévastatrices, ne signa-t-elle pas leur arrêt de mort à ces grandes figures du Panthéon de la poésie arabe ?! Le poème, férocement satirique, par lequel le grand Al Moutanabbi brocarda le gouverneur d’Égypte, le dénommé Kafour Al Ikhchidi, déborde d’images prodigieusement caricaturales…Quant à Tarafa Ibnou Al Aâbd, il doit son assassinat à la force inégalée de son art satirique dont il fit preuve pour railler ses cousins et le Roi de la contrée-saoudienne de nos jours- appelée «Al Hira». Et puis que dire aussi de la langue caricaturale quasi-diabolique du grandissime poète satirique-aveugle- Abou Al Aâla’a Al Maâri3… La liste est longue : notre contemporain, le fin poète Syrien, Nizar Qabbani; le prolifique poète irakien Blend Al Haidari, sans oublier, bien sûr, les deux monuments de la poésie palestinienne moderne, Mahmoud Darwich et Samih Al Qassem, ainsi que le grand égyptien Amal Danqal… C’est dire combien la dérision par la caricature, chez l’Arabe, est dans la langue, alors qu’elle s’exprime, chez l’Occidental, par le dessin, par l’image. Chez nous, les Arabes, la dérision et le rire sont œuvre de jeux et de tournures de mots et de la langue qui dévoilent des niveaux d’interprétation et de signification moqueurs, voire méchants et malicieux, et qui font effet et impact plus ou moins condamnables. Alors que chez l’Occidental, l’exercice consiste à jouer de paradoxes et de contradictions entre les images portées par le dessin. En Occident, l’humour ou la dérision font confronter les situations; chez nous, les Arabes, on s’adonne à confronter et faire télescoper les mots et les sens qu’ils portent ou ceux qu’ils  sont censés porter originellement ou implicitement. Celui qui comprend cette grande différence entre les deux mondes, entre les deux  «cosmogonies culturelles» peut aisément saisir la distance qui sépare les deux types de recours à la caricature, les deux impacts respectifs de mise dans ces deux rivages civilisationnels dont chacun à sa propre généalogie de la connaissance forgée et accumulée à travers une longue histoire.

L’histoire de la caricature, telle qu’inventée et employée par la culture occidentale aux racines gréco-romaines, est fondamentalement liée à l’évolution historique du dessin et non à celle de la langue. Le sens historique de la Renaissance européenne revient précisément, pour une part au moins, à l’évolution du dessin qui, de l’espace de l’Église, est sorti conquérir l’espace public et l’homme de la rue. Dotant ainsi d’une portée civilisationnelle les œuvres des Italiens Michelangelo et Leonardo Da Vinci et, après eux, les œuvres du Hollandais Rembrandt et de l’Espagnol Velasquez. Aussi, devrions-nous ici retenir que l’art du portrait, par exemple, a été un des domaines qui a consacré cette évolution quand « La porteuse de pain » ou « La bergère traversant un gué» atteignirent une valeur artistique au-delà de la valeur humaine  inhérente à la condition humaine.

C’est-à-dire, quand le portrait a fini par «humaniser» le dessin dans la culture occidentale et l’a pratiquement fait descendre ici-bas depuis les lieux célestes…Donc, la caricature, telle qu’enfantée en Italie, n’est en fait qu’un des stades de cette évolution historique du dessin -ou peinture- dans l’Europe des Lumières, quand cet art s’attaqua, par la dérision et la critique, aux situations et personnages qu’il n’était pas toujours aisé ou permis d’atteindre de la sorte pour le peuple…pour la plèbe.

Par la suite, le dessin atteignit un impact hors-norme lorsqu’il se glissa dans la presse, ce « service d’intérêt public », pour devenir alors une arme redoutable et influente par la force de la dérision. En un mot, la caricature née en Italie et qui a pris, par la suite, des identités ou vocations française et anglaise, n’est qu’un développement quasi-naturel dans la longue marche culturelle de l’Europe. Comme nous le montre le philosophe français Henri Bergson dans son œuvre « Le rire, essai sur la signification du comique », la caricature est un message de dérision qui a atteint, par l’image et le dessin, une popularité sans égale une fois devenu une partie importante de l’information ayant comme objectif celui d’attirer l’attention sur les questions du réel ignorées ou négligées. La caricature est donc décisive dans le projet d’ébranler nos certitudes concernant le réel. Cet apport a rendu donc la caricature universelle tant sa vocation à travers la presse en a fait une langue universelle de création.

Tout différend ou confrontation entre points de vue à ce sujet dépend donc de la vocation ou fonction qu’une culture ou civilisation donnée a développée ou entretenue pour cette forme d’expression : la caricature. La preuve étant que la caricature est somme de «prouesses linguistiques», jeu de mots versifiés chez les plus forts dans le monde arabe, alors qu’elle tire sa force en Occident de ses « jeux d’images »…Faut-il rappeler ici la question posée - par téléphone- par le Président Français, le Général De Gaulle à la rédaction du «Canard Enchaîné» : «Est-ce que mon nez ne vous plait plus?»…Pour relever qu’il n’a pas demandé : «Est-ce que mes discours ne vous plaisent plus? ». Attitude qui témoigne de la place admise et reconnue pour la caricature dans une culture partagée entre…le caricaturé, chef d’État, et le caricaturiste, la presse!

Tout compte fait, la dérision est un art, une expression humaine. La caricature en est une forme qui se déploie à travers la presse.

Mais, en raison de l’histoire propre à chaque communauté humaine, un différend ou malentendu reste dressé entre telle culture et telle autre quant aux limites de la dérision (et les limites de son acceptation) et concernant aussi les fines séparations qui existent entre le rire et la moquerie plus ou moins assassine.

(Traduction : Jamal Eddine NAJI)

- Journalistes Marocains –

1- Abou Attayeb Al Moutanabbi (915/965 ap. J-C) est sans conteste le plus grand des  poètes de la langue arabe. D’origine irakienne, il a été assassiné pour avoir ``commis`` un poème satirique tournant en dérision une des vieilles tribus arabes, alors qu’il s’était enfui d’Egypte, gravement menacé par la colère de son gouverneur de l’époque, Kafour Al Ikhchidi, ex escalve ramené d’Éthiopie.

2- Trafa Ibnou Al Aâbd, poète de l’époque ante-islamique, originaire de la région de Bahrein (actuellement), ne vécut que 26 printemps…

3- Abou Al Aâla’a Al Maâri, syrien, poète et philosophe non voyant, farouche opposant au mariage, il  recommanda comme épitaphe sur sa tombe : «  Ici gît le crime commis par mon père et que je n’ai commis sur personne»… Auteur de célèbres ouvrages de référence dont «Lettre de la miséricorde» dans lequel il imagine des conversations entre des personnages du paradis, et «Lettre de braiment et de hennissement», dialogue entre un cheval et un mulet…Il a vécu entre 973 et 1057 ap.J-C.