«Il faut arrêter de démolir !» Imprimer
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Écrit par Anne-Emilie Arnault   

Le patrimoine de Casablanca

Entretien avec Mustapha Chakib, secrétaire général de Casamémoire.

Mustapha Chakib a un emploi du temps chargé. Cet architecte est le secrétaire général de l’association marocaine à but non-lucratif Casamémoire. Casamémoire milite pour la protection du patrimoine architectural de la ville blanche et concentre une grande partie de son travail à la sensibilisation, notamment via des visites guidées ou encore des universités populaires du patrimoine. En tant que secrétaire général, Mustapha Chakib enchaîne les rendez-vous professionnels ce mercredi matin.

Il a répondu aux questions d’Al Bayane sur le besoin croissant de préserver le patrimoine architectural de Casablanca. Dans la capitale économique du Maroc, un nombre de plus en plus important d’immeubles datant du vingtième siècle sont inscrits à l’inventaire des sites et monuments historiques chaque année. Ces derniers comptent entre autres l’ancienne médina, le vélodrome ou encore le Cinéma ABC. «Ces bâtiments sont inscrits car ils ont une valeur historique, un intérêt architectural certain, ou bien parce qu’ils sont menacés… Il faut rentrer un dossier au ministère de la Culture. Ce dossier est introduit par la société civile. Il passe ensuite entre les mains d’une commission qui décide s’il y a lieu de sauvegarder le bien. Parfois, ce sont les propriétaires qui décident de protéger le bâtiment, parfois ce sont les habitants du quartier qui viennent nous trouver pour nous demander de les aider à préserver l’immeuble, parfois nous-mêmes à Casamémoire répertorions un bâtiment qui nous paraît avoir une valeur importante. Il ne faut pas obligatoirement obtenir l’accord du propriétaire. Une fois que le bâtiment est inscrit au bulletin, il ne peut pas être démoli. » De plus, pour toute modification que la personne veut effectuer, cette dernière doit préalablement en aviser l’administration (article 6 de la loi n°22-80).

Mustapha Chakib déplore le fait que bien souvent, les propriétaires perçoivent cette inscription au patrimoine historique comme une véritable pénalité. «Imaginez-vous ! Vous êtes propriétaire. Vous avez votre immeuble dans une rue. Tous vos voisins vendent les leurs. Ces bâtisses sont alors démolies pour faire place à de nouveaux immeubles. Et vous êtes le seul à vous retrouver à ne pas pouvoir toucher librement à votre bien. Vous avez l’impression que vous êtes pénalisé par rapport aux autres, que vous êtes puni d’une certaine manière…» Pour l’architecte et le militant, il est temps de passer à l’étape supérieure. « Au Maroc, on ne sait que démolir et reconstruire du neuf. Les raisons sont multiples : il n’y a pas les outils pour réhabiliter ou bien ça semble juste beaucoup plus compliqué. Ce que nous disons maintenant à Casamémoire, c’est qu’il faut arrêter de démolir. Il faut prendre conscience de l’intérêt que constitue le patrimoine architectural du centre-ville. » La difficulté résiderait dans la recherche du gain immédiat : des bénéfices à court terme sont souvent préférés. Cela mène à des situations paradoxales. Certains propriétaires, ne pouvant démolir ou transformer leur immeuble inscrit et donc en théorie protégé, souhaitent néanmoins rajouter un ou deux étage(s) (le nombre d’étages autorisés varie selon la zone de la ville). Ne voulant pas réhabiliter l’ensemble du bien, ils attendent que celui-ci s’effondre de lui-même pour le remplacer par un nouvel immeuble, flambant neuf. «Malheureusement, ces pratiques ne sont pas si rares», explique Mustapha Chakib. «Et tant que la réglementation ne change pas, elles continueront à se produire. Il faut trouver une sorte d’échange, une manière d’inciter les propriétaires à sauvegarder le patrimoine architectural de leur bien. Il y a vingt, trente ans, dans le centre de la ville, il y avait beaucoup d’anciens propriétaires. Aujourd’hui, certains promoteurs  immobiliers s’intéressent aux bâtiments mais plutôt en terme de mètres carrés, sans vraiment s’attarder sur le patrimoine architectural». Le secrétaire général reste malgré tout positif. «Nous sommes en train de travailler pour faire changer les choses. Et puis, il y a des réussites incontestables. Sur le boulevard Rachidi, par exemple, une compagnie d’assurance a réhabilité son immeuble tout en en augmentant la hauteur».

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Comment préserver un bâtiment ancien à Casablanca ?

Pour protéger un bâtiment à la valeur historique potentiellement élevée, il faut le faire inscrire au bulletin officiel, lequel reprend les immeubles «dont la conservation présente un intérêt particulier pour l’art, l’histoire ou la civilisation du Maroc».

La loi 22-80 régit cette protection accordée aux monuments historiques. Cette inscription n’est qu’une des deux possibilités de sauvegarder le patrimoine architectural d’un bien immobilier. L’autre possibilité est de faire classer le bâtiment. Toutefois, ce classement est beaucoup plus difficile à obtenir. A Casablanca, de très nombreux immeubles sont inscrits contre un seul bâtiment classé, selon l’association Casamémoire. «En gros», explique une employée de l’association, «l’inscription est à renouveler tandis que le classement est moins temporaire et plus contraignant».

Un bien est inscrit au bulletin s’il comporte un intérêt architectural suffisant pour que sa sauvegarde soit souhaitable. L’inscription prend place au niveau régional. Apporter des modifications au bien est toujours possible mais il faut en avoir informé l’administration au préalable. Celle-ci peut, avec l’accord du propriétaire, entreprendre des travaux pour préserver l’immeuble. Elle peut aussi accorder des subventions au propriétaire s’il souhaite lui-même se charger de restaurer le bâtiment. Quand un immeuble est classé, il bénéficie de la protection de l’Etat. Les mesures sont plus strictes que celles qui visent l’inscription. Pour apporter une modification par exemple, aviser l’administration (comme dans le cas de l’inscription) ne suffit pas. Il faut obligatoirement avoir obtenu l’autorisation administrative avant d’effectuer les éventuels changements.

Protéger un immeuble, en le faisant classer ou inscrire, requiert une procédure administrative lourde. Pour les propriétaires désireux, elle passe par l’introduction d’un dossier aux autorités compétentes. Cette étape peut déjà rassembler des obstacles. « Au sein de la famille qui possède le bien, certains membres veulent le vendre, d’autres veulent le garder… », déclare l’employée. « Ils ne sont pas toujours d’accord entre eux. Même s’ils sont d’accord pour lancer la procédure, il faut ensuite rassembler des documents pour constituer le dossier, comme des titres fonciers ou des cadastres, etcetera. Dans certains cas, on n’arrive pas à remplir le dossier. On n’a pas toujours accès à tous les documents nécessaires. » Au Maroc, la législation qui traite de la préservation des bâtiments serait très vague et très éparpillée, d’après Casamémoire (ndlr : on retrouverait des textes qui dépendraient de quatre ministères différents – celui de l’Intérieur, celui de la Culture, celui de l’Habitat et enfin celui de l’Agriculture). Casamémoire affirme collaborer avec Casapatrimoine, l’Agence Urbaine de Casablanca (qui dépend du ministre de l’Intérieur), entre autres, à un plan de sauvegarde qui reprendra par écrit plusieurs prescriptions en matière d’urbanisme. Celles-ci pourraient contenir des possibilités de défiscaliser la réhabilitation d’un immeuble ou encore des incitants à construire des immeubles plus élevés en périphérie.

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De 20 000 à 5 millions d’habitants

Au début du vingtième siècle, Casablanca abritait 20 000 habitants à l’intérieur de ses remparts, sur une cinquantaine d’hectares. Aujourd’hui, on compte plus de 5 millions de Casablancais. Petit aperçu du développement urbanistique du début du siècle.

Avant la mise sous protectorat en 1912, les Européens avaient déjà commencé une spéculation sur les terrains hors des murs. L’administration du protectorat comprend rapidement l’urgence de réglementer ces initiatives. Un premier plan (visant l’architecture et le plan pour la ville) pour Casablanca est présenté au général Lyautey en 1915. Pendant 8 ans, Casablanca sera qualifiée de « ville pragmatique » grâce à l’implémentation de ces lignes de conduite (par le responsable Henri Prost). Celles-ci, inspirées des expériences allemande et américaine dans le domaine, reprennent des mesures en termes de zonage, d’occupation des sols, d’alignement, de remembrement… On les dit innovantes, particulièrement en ce qui concerne les négociations entre les propriétaires fonciers et les autorités communales. Dès 1947, l’urbaniste Michel Ecochard s’intéresse à la possibilité de relier les deux pôles portuaires de Mohammedia et Casablanca. Cette extension linéaire inclut également l’autoroute Casa-Rabat. L’urbaniste relance aussi le projet d’un quartier d’affaires proche du port. Il milite en outre pour une politique de logement social. Pendant plusieurs décennies, les décisions prises sous l’ère Michel Ecochard garderont une certaine influence. Les promoteurs publics comme privés prêtent eux aussi une véritable attention à la ville en pleine croissance. Les publics la dotent d’hôpitaux, d’espaces verts, d’écoles… La place administrative, garnie de bâtiments officiels (la Poste, l’Hôtel  de ville, le Tribunal, la Banque d’Etat) constitue le centre de la nouvelle ville. Les privés (assurances, banques, ou encore riches particuliers majoritairement nord-africains mais également européens) passent commande pour des immeubles de rapport ou pour des habitations privées. Parmi ces promoteurs privés, beaucoup sont des architectes ou des entrepreneurs en bâtiment. Les architectes qui construisent pour les promoteurs ont l’occasion de réaliser des œuvres d’envergure, en mêlant l’architecture traditionnelle avec des styles nouveaux (exemple : le quartier des Habous). Après la seconde guerre mondiale, beaucoup suivront les principes du Mouvement moderne. Ils collaboreront avec des entrepreneurs maîtrisant un excellent savoir-faire. Ceux-ci seront à leur tour aidés par des artisans marocains dans l’utilisation des matériaux traditionnels. (Guide des architectures du vingtième siècle de Casablanca, Casamémoire).

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Casamémoire

Casablanca doit sauver les immeubles qui témoignent de son passé


Casamémoire se définit comme une association «de sauvegarde du patrimoine architectural du vingtième siècle au Maroc». Portant une attention toute particulière à la ville Casablanca, Casamémoire la décrit comme une ville «aux styles architecturaux hétéroclites, avant-gardistes et où la réflexion sur l’urbanisme a toujours été présente».

D’après les membres de l’association, Casablanca perd chaque année une partie de son patrimoine architectural, suite à des démolitions ou à des dégradations. «La vision du développement futur de la ville ne peut faire l’économie d’un vrai plan de patrimoine considéré comme un des grands travaux prioritaires à mettre en œuvre», peut-on lire sur le site de Casamémoire. L’association milite donc pour la protection du patrimoine architectural de Casablanca, à travers plusieurs missions réparties en quatre volets. Par le volet technique, Casamémoire surveille les autorisations de démolir et participe à la création de zones protégées. L’association mène aussi des enquêtes, réalise des inventaires et des archives, entre autres. La mise en valeur est le deuxième volet. Celui-ci vise à requalifier l’espace public, par exemple en assurant l’assainissement, le nettoyage et le ramassage des ordures. Le troisième et quatrième volet ont pour but de sensibiliser (les écoliers, les habitants, les étudiants…) et de communiquer (auprès des acteurs publics comme privés). Casamémoire investit ainsi dans des bâtiments appartenant à la ville et qui sont en attente d’affectation. Elle organise également des journées du Patrimoine et prévoit des visites guidées. De plus, l’association tient l’Université Populaire du Patrimoine (à l’Institut Français de Casablanca), comme celle du 11 février dernier sur les médinas marocaines: «Espaces anciens, nouvelle appropriation».