Pauvre Culture

Par Ahmed Massaia

Pauvre Culture ! Etant donné qu’elle est la chose la moins partagée dans notre société, ne nous attendons pas à la voir soudain briller au-dessus de nos têtes et bénéficier de l’intérêt qu’elle mérite. Ministre après ministre, «la maison de Halima (la rêveuse) reste en l’état». Ca ronronne et l’escargot s’en va bavant ses sécrétions blanchâtres et translucides. Sans consistance. Sans importance. Car l’essentiel est ailleurs. Ailleurs, Monsieur le Ministre. Encore une fois, vous êtes l’espoir de milliers de créateurs et de professionnels de la Culture. De tout un peuple, en fait.

Chaque fois que la création est foudroyée par une quelconque pandémie, qu’elle soit virale, comme c’est le cas aujourd’hui, ou structurelle, comme toujours hélas, on sort «les sous». Histoire de panser les plaies au lieu d’un réveil des consciences tant de la part des pouvoirs publics que de la société civile, un sursaut qui mettrait cette belle Dame qu’on appelle Culture au centre des préoccupations du citoyen pour le bien-être et l’essor de la société, comme un gage de citoyenneté, de démocratie et de droits humains afin de conjurer définitivement cette fragilité chronique qui ne fait guère progresser, de manière substantielle et pérenne, l’expression culturelle dans notre pays.

Quand elle est mûrement réfléchie, soutenue, planifiée et célébrée comme il se doit, la Culture devient un sacre, celui de la beauté et de la lumière ; un hymne national qui résonne dans toutes les consciences, de ceux qui la gèrent comme de ceux qui la pratiquent.

Pauvre Culture ! Je regarde ces jeunes faisant grise mine devant ce petit virus qui a réussi à mettre au placard leur création et je ne peux m’empêcher d’avoir de la peine pour eux. Pour moi aussi. De n’avoir pu, moi qui ai milité toute ma vie pour la célébration de la Culture en tant que composante essentielle de notre politique nationale, convaincre tous ces responsables de l’importance des expressions culturelles et artistiques dans l’épanouissement de la personne humaine et par conséquent de leur fonction réparatrice. C’est conjoncturel, certes, comme partout dans le monde. Mais chez nous, c’est un autre problème.

La Culture  mérite mieux que çà, mieux qu’une simple aide, financière et conjoncturelle. Ces artistes n’ont pas besoin d’une «aumône», d’une subvention dérisoire, pour toute une année. Même si, comme tout citoyen, cet artiste doit se nourrir, payer un loyer, faire vivre sa petite famille et vivre décemment pour mieux créer. C’est un droit des plus élémentaires. La Culture est un droit pour tout citoyen, celui qui en fait comme celui qui la consomme.

Gérer un département de la Culture dans toutes ses manifestations, créatives, sociales et économiques, est l’acte politique par excellence par lequel une nation affirme sa volonté de démocratisation, de justice sociale et de nourriture spirituelle.

Gérer la Culture par un travail de fonds, une réflexion profonde et pérenne, c’est faire acte de citoyenneté, c’est mettre la Culture au centre des préoccupations des citoyens, des créateurs, des gestionnaires autant que des consommateurs. Elle est l’affaire de tous et concerne tous les domaines de la culture, tous les lieux où elle se manifeste dans la quotidienneté des gens. Les théâtres autant que les centres culturels, les galeries de peinture, les maisons d’édition et les librairies devraient bénéficier d’une vision stratégique à long terme pour ne plus subir à chaque fois la précarité. En faire des lieux de vie, de proximité surtout, car c’est là encore un enjeu de démocratisation.

Se peut-il, Monsieur le Ministre ? On exporte nos artistes et nos intellectuels par paquets comme si notre balance culturelle était excédentaire. Une vraie politique culturelle est l’occasion de rendre visible ce qui, en principe, ne l’est pas, de mettre de l’ordre dans ce qui est d’habitude désordre, dirait l’autre. Notre déficit en matière d’éducation artistique et culturelle est énorme. Nous avons créé des établissements de formation dans différents métiers de la Culture dont les objectifs étaient clairs au départ. Et s’ils n’ont pas atteint ces objectifs – une activité théâtrale intense, un public nombreux et diversifié, des lecteurs en nombre croissant, etc., c’est justement à cause de cette politique bancale qui a prévalu jusqu’à présent malgré des efforts entrepris quelquefois par certains ministres férus de Culture.

Nous avons cruellement besoin de nos créateurs pour pallier à ces déficits. Le citoyen doit s’habituer à consommer – à se nourrir plutôt – des œuvres de l’esprit car c’est le seul moyen de le mener vers la lumière et l’engagement citoyen. C’est mettre l’action culturelle au centre du processus de la formation de la personnalité humaine. Il faudrait cesser de considérer le citoyen comme un handicapé, un mineur, même si l’un et l’autre font parfois des performances qui étonnent les plus valides et les plus matures d’entre nous. Cette infantilisation qui perdure est une insulte à l’intelligence humaine. A moins de vouloir à tout prix maintenir le citoyen dans l’ignorance et l’indigence culturelle pour mieux sévir et dominer.

Pauvre Culture ! Oui, on le sait. Personne n’est dupe. La littérature comme le théâtre ou toute autre forme d’expression culturelle et artistique dérangent car ils abordent les questions qui dérangent et titillent ainsi notre entendement. Antonio Gramsci l’avait compris quand il soutenait que «mener une bataille culturelle c’est gagner une bataille politique». Car pour lui, on le sait, la culture est «organiquement» liée au politique et, c’est là, bien entendu, qu’elle devient un danger pour ceux qui craignent la clarté des esprits et le sens critique que procure la Culture.

Les artistes et les écrivains ne font pas de politique mais par leur engagement dans la formation des esprits, la promotion des idées, des images et des expressions inédites, c’est-à-dire par l’éveil des sens, du regard et de l’imagination, leurs actes sont alors éminemment politiques. Et dans ce sens, Monsieur le Ministre, ils sont vos partenaires, parfois vos contradicteurs et d’autres fois vos soutiens inconditionnels. Et dans les deux cas, ils accompagnent votre réflexion politique concernant la Culture.

La Culture n’est pas un amusement, une chose superfétatoire que l’on ne doit pas prendre au sérieux. Elle est au centre de la construction de la personne humaine. Elle est ce qui reste quand tout disparaît selon l’une des multiples définitions de la Culture. Regardons autour de nous et nous nous rendrons vite compte de la justesse des doléances et du bien-fondé du cri alarmant de ceux qui défendent bec et ongles la Culture. Et qui affirment haut et fort que « la Culture est la solution». Par contre, ceux qui placent la Culture au dernier rang des préoccupations de nos politiques se trompent. La violence que l’on remarque dans les regards et cette laideur qui envahit nos espaces publics, nos comportements inciviques -Corona, mon amour-,  témoignent à n’en pas douter de nos défaillances en matière d’éducation artistique et culturelle, même si cela fait sourire plus d’un. Para-i-t-il pas vous, Monsieur le Ministre. Espérons encore une fois.

Il y a une responsabilité énorme face à ce défi de la sensibilisation du citoyen, notamment les jeunes, à l’importance de la Culture et des Arts, d’en faire un enjeu politique, de faire une offre culturelle innovante dans une perspective autant socio-économique que d’éducation, un acte citoyen capable de participer au développement économique et social de notre pays. Hélas, malgré de nombreux efforts pour colmater les brèches, nous n’avons pas encore réussi ni à consolider fortement l’édifice ni à mettre l’action culturelle au centre des préoccupations de la majorité de la société marocaine, de mettre cet acte de citoyenneté au centre du nouveau modèle  de développement si l’on veut réellement que la Culture puisse participer au développement économique et social de notre pays. Et comme disait Maurice Schuman, «la seule faute que le destin ne pardonne pas au peuple est l’imprudence à mépriser les rêves».

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